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Henri Bartholdi, le fondateur

par | 11 juillet 2026

Président fondateur de la Ligue suisse des droits de l’Homme, militant antimilitariste et libertaire genevois Henri Antoine Bartholdi (1885-1972) est une figure importante, quoique aujourd’hui peu connue, de l’histoire genevoise de l’antimilitarisme, de l’antifascisme et de la défense des droits humains. Né à Genève en 1885 et mort dans la même ville le 3 janvier 1972, comptable de profession, il consacra près de sept décennies à la défense des libertés publiques, des réfugiés et des victimes de la répression politique.1

Jeunesse et premiers engagements

Bartholdi fréquente très tôt les milieux libertaires genevois. En 1902, alors qu’il n’a qu’environ dix-sept ans, il rend visite en prison à Luigi Bertoni, animateur du journal anarchiste bilingue Le Réveil/Il Risveglio et l’une des principales figures du mouvement libertaire en Suisse romande.2

En 1904, il refuse d’accomplir ses obligations militaires. Cette insoumission, menée avec Edmond Herzig, lui vaut deux mois de détention, une année de privation des droits politiques et une amende. Sa défense devant les juges inscrit ce refus dans une critique plus générale du militarisme et du capitalisme : il dénonce une armée composée principalement de travailleurs et susceptible d’être utilisée contre d’autres travailleurs, lors de grèves comme dans les guerres entre États. En avril 1906, il figure parmi les 113 signataires du manifeste « Les antimilitaristes suisses aux travailleurs », publié dans Le Réveil.3

Entre anarchisme, socialisme et libre pensée

Dans les années 1930, Bartholdi est membre du Groupe du Réveil. Il demeure proche des milieux anarchistes genevois tout en ayant également appartenu longtemps au Parti socialiste. Son parcours ne se laisse donc pas réduire à une seule affiliation : il s’organise surtout autour de l’antimilitarisme, de la paix, de la laïcité, de la solidarité internationale et de la défense des personnes persécutées.4

À la tête de la Ligue suisse des droits de l’Homme

La Ligue suisse des droits de l’Homme et du citoyen est fondée en 1928. Henri Bartholdi en est élu président en 1933. Les documents conservés deviennent d’ailleurs beaucoup plus abondants à partir de cette période : correspondances relatives à des cas individuels, interventions auprès des autorités suisses et étrangères, articles de presse et prises de position sur des questions générales.6

Sous sa présidence, la Ligue s’engage en faveur des personnes qui cherchent refuge ou un droit de séjour en Suisse. Elle intervient pour des opposants politiques et des victimes de la montée des régimes autoritaires en Italie, en Allemagne et en Espagne, alors que la politique suisse d’asile demeure très restrictive. En 1933, la Ligue organise à Genève une réunion publique réunissant plus de six cents personnes et adopte une résolution condamnant Hitler et le régime national-socialiste.7

La lettre ouverte à Hitler de 1934

L’acte le plus emblématique de son mandat est la lettre ouverte adressée le 11 août 1934 à Adolf Hitler, devenu président et chancelier du Reich. Signant comme « président central » de la Ligue, Bartholdi dénonce le caractère trompeur de l’amnistie proclamée quelques jours auparavant. Il réclame une véritable amnistie pour tous les prisonniers politiques, cite notamment Carl von Ossietzky et Ernst Thälmann, exige la libération des personnes placées en détention administrative, la suppression de tous les camps de concentration et la cessation des traitements inhumains infligés aux prisonniers.8

Cette intervention est remarquable par sa précocité. Dès 1934, Bartholdi et la Ligue nomment publiquement les camps de concentration et les violences qui y sont commises, alors que le régime nazi n’est au pouvoir que depuis l’année précédente. La lettre témoigne de la circulation précoce d’informations sur la répression allemande et de la volonté de la Ligue de confronter directement les autorités du Reich.

Défense des réfugiés et libertés publiques

Durant les années qui précèdent la Seconde Guerre mondiale, puis pendant le conflit, la Ligue intervient contre les persécutions politiques et la fermeture des frontières. Ses dossiers témoignent de démarches individuelles et collectives auprès des autorités. Les sources publiquement accessibles ne permettent pas encore d’attribuer à Bartholdi chacune de ces interventions, mais il demeure la principale figure publique de l’organisation durant une longue partie de cette période.

Son engagement associe la défense des droits individuels à des causes plus larges du mouvement ouvrier et libertaire : objection de conscience, service civil, protection sociale, liberté d’opinion, aide aux réfugiés et refus de la répression politique. Ses activités, comme celles d’autres militants antimilitaristes et anarchistes, attirent l’attention de la police et des services de renseignement suisses.9

Il participe aussi à la conservation et à la transmission de la mémoire libertaire. Après la mort de Luigi Bertoni, il prend part au groupe qui réédite Le Réveil entre 1957 et 1960 et soutient les premières activités du Centre international de recherches sur l’anarchisme (CIRA), fondé à Genève en 1957 avant son transfert à Lausanne.5

Une autorité morale de la Ligue

En 1964, une assemblée militante réunie à Bienne rassemble des représentants de Genève, Vaud, Saint-Gall, Bâle et La Chaux-de-Fonds. Henri Bartholdi est à nouveau élu président de la Ligue suisse et Genève est choisie comme siège de l’association. Cette réélection, environ trente ans après son accession initiale à la présidence, montre l’autorité morale qu’il conserve au sein de l’organisation et la continuité exceptionnelle de son engagement.10

Mort, archives et postérité

Henri Bartholdi meurt à Genève le 3 janvier 1972. Ses papiers ont été déposés à la Bibliothèque de Genève, qui conserve un fonds à son nom ainsi que plusieurs pièces dans d’autres ensembles documentaires. Ces archives constituent une source essentielle pour l’histoire de la Ligue suisse des droits de l’Homme, de l’antifascisme genevois, des mouvements libertaires et des politiques suisses d’asile et de surveillance.11

Appréciation historique

Henri Bartholdi appartient à une génération pour laquelle la défense des droits humains ne formait pas un domaine séparé des luttes sociales. Son parcours part de l’antimilitarisme ouvrier du début du XXe siècle, s’élargit à la lutte contre le fascisme et se prolonge dans une action durable en faveur des réfugiés, des prisonniers politiques et des libertés démocratiques.

Sa trajectoire se caractérise par une remarquable continuité, par sa capacité à agir à la jonction des traditions anarchiste, socialiste, pacifiste et libre-penseuse, et par une dénonciation particulièrement précoce de la répression nazie. Plus praticien de la solidarité et de l’intervention publique que théoricien, il fut l’un des principaux artisans de l’enracinement de la défense organisée des droits humains en Suisse.

Nous poursuivons sa lutte.

Notes

  1. Le Maitron, « BARTHOLDI Henri, Antoine [Dictionnaire des anarchistes] », notice biographique : né à Genève en 1885, mort à Genève le 3 janvier 1972, comptable, insoumis et membre du Groupe du Réveil. https://maitron.fr/bartholdi-henri-antoine-dictionnaire-des-anarchistes/ (consulté le 11 juillet 2026).
  2. Le Maitron, notice précitée ; voir également « BARTHOLDI, Henri, Antoine », Dictionnaire international des militants anarchistes. https://militants-anarchistes.info/spip.php?article14710= (consulté le 11 juillet 2026).
  3. Le Maitron, notice précitée ; Cantiere biografico degli anarchici in Svizzera, « BARTHOLDI Henri Antoine », qui rappelle sa condamnation de 1904 et sa signature du manifeste antimilitariste de 1906. https://anarca-bolo.ch/cbach/biografie.php?id=103 (consulté le 11 juillet 2026).
  4. Dictionnaire international des militants anarchistes, notice précitée : membre du Groupe du Réveil dans les années 1930 et longtemps membre du Parti socialiste.
  5. Dictionnaire international des militants anarchistes, notice précitée : participation à la réédition du Réveil de 1957 à 1960 et aux premières activités du Centre international de recherches sur l’anarchisme.
  6. Doris Leuenberger et Patrick Herzig, « A Brief History of the Swiss League for Human Rights », Ligue suisse des droits de l’Homme, partie consacrée aux archives et à l’élection de Bartholdi en 1933. https://www.lsdh.ch/ligue-suisse/a-brief-history/ (consulté le 11 juillet 2026).
  7. Leuenberger et Herzig, art. cité : activités de la Ligue en faveur des réfugiés et réunion publique genevoise de 1933 contre Hitler.
  8. Leuenberger et Herzig, art. cité, reproduction et commentaire de la lettre ouverte adressée par Henri Bartholdi à Adolf Hitler le 11 août 1934. L’original est signalé dans les Papiers Henri Bartholdi conservés à la Bibliothèque de Genève.
  9. Leuenberger et Herzig, art. cité, partie consacrée aux Archives fédérales suisses et aux rapports de police et de renseignement relatifs aux militants antimilitaristes et anarchistes proches de la Ligue.
  10. Leuenberger et Herzig, art. cité, « Overview of major events since 1964 » : assemblée de Bienne, élection de Bartholdi et fixation du siège à Genève.
  11. Bibliothèque de Genève, catalogue des personnes, « Bartholdi, Henri » et fonds « Papiers Henri Bartholdi ». https://archives.bge-geneve.ch/archive/catalogue/persname/bartholdi–henri ; voir aussi la présentation des fonds du secteur des manuscrits. https://archives.bge-geneve.ch/n/fonds-et-collections-du-secteur-des-manuscrits/n:137 (consultés le 11 juillet 2026).
Human Rights Leagues in Europe (1898-2016), sous la direction de Wolfgang Schmale et Christopher Treiblmayr, 323 p., Franz Steiner Verlag GmbH, Stuttgart, 2017 (édition en anglais)